IV Un déclin après le XIIe siècle ?
La mise en place de la Commende

A- Les limites de la spiritualité et de la vie cistercienne

Réussite spirituelle et réussite matérielle semblent donc marquer l'histoire de l'ordre de Cîteaux; Cependant, s'il est vrai que celui-ci a apporté au XIIe siècle un idéal et une pratique monastique qui répondaient aux aspirations nouvelles, et s'il est aisé de constater que le plus grand nombre d'abbayes ont échappé, grâce au travail des moines, aux tracas économiques, il n'en demeure pas moins que l'expérience ainsi réalisée n'a pas duré très longtemps et a conduit assez vite à un certain enlisement, même si le recrutement a continué à être suffisant. Trois séries de faits ont provoqué cette évolution.


D'une part, il est apparu très tôt que les exigences spirituelles de la vie cistercienne revêtaient un caractère excessif, insistant avec exagération sur les obligations de vertus très difficiles à pratiquer de façon exemplaire: le dénuement atteint grâce au travail manuel et à la pauvreté, la pureté présentée comme un état de l'âme résultant d'une ascèse très ardue. il fallait, surtout à partir du moment où saint Bernard marqua profondément son ordre, avoir véritablement un tempérament mystique (méditation, irradiation de l'amour divin) pour accomplir pleinement cet idéal, et il se trouva des moines blancs pour ne plus saisir le sens exact de cette vocation, qui n'était peut-être pas d'ailleurs celle qui s'était formulée au moment de la fondation et dans les quelques années qui suivirent.

L'histoire cistercienne, d'autre part, conduisit très vite à contredire cet appel puissant vers la solitude et cette volonté énergique de fuir le monde, car la personnalité et l'activité de saint Bernard, les désirs du Saint-Siège ainsi que les événements de l'époque aboutirent à confier aux moines blancs des tâches qui n'étaient pas spécifiquement monastiques et qui les obligeaient à vivre hors de leurs abbayes. Bien plus, on en arriva, à la fin du XIIe siècle, à les charger d'entreprises (lutte contre les hérétiques), pour lesquelles ils n'étaient pas préparés intellectuellement et dans lesquelles ils ne réussirent pas. Cela entraîna à l'intérieur de l'ordre à la fois un désappointement chez ceux qui avaient été attirés vers cette action et des réserves de la part de ceux qui voulaient seulement être des moines : autant de mouvements qui entravèrent le dynamisme.

La réussite économique, enfin, fut très vite préjudiciable au maintien de l'idéal spirituel. La prospérité des abbayes, réalisée à une époque où se formait un système fondé sur les échanges et la circulation monétaire, aboutit en effet à leur enrichissement. Du coup, ici aussi, il y eut contradiction entre la volonté de pauvreté individuelle et la réalité. Les statuts primitifs avaient précisé ce que chaque abbaye pouvait posséder afin de subvenir à ses besoins et de favoriser le travail manuel des moines: « Il nous est permis de posséder à notre usage propre, édictait le règlement de 1134, des eaux, des forêts, des vignes, des prés, des terres éloignées des habitations des hommes du siècle ainsi que des animaux... Pour pratiquer ces travaux des champs et cet élevage et en conserver les fruits, nous pouvons avoir des granges... Notre constitution et notre ordre excluent les églises, les autels, les sépultures, les dîmes du labour ou de l'élevage d'autrui, les villages, les vilains, les cens de terres, les revenus de fours et de moulins et les autres choses semblables contraires à la pauvreté monastique. » Les monastères respectèrent ces interdits, mais, en vendant leurs produits, ils amassèrent de l'argent et crurent bon de le faire afin d'être plus indépendants et plus puissants. Cela altéra parfois leur genre d'existence (on reproche aux abbés cisterciens du XIIIe siècle leurs équipages somptueux), parfois, en les empêchant de saisir le sens de la pauvreté, leur épanouissement spirituel.

Cette double ambiguïté (entre la contemplation et l'action, la pauvreté et la richesse) explique que l'expérience cistercienne primitive, si admirable et si enrichissante, le siècle d’or de Cîteaux, n'ait pas duré longtemps, tout au plus un siècle.

B- La Commende ou la ruine de la vie monastique

En dépit de tous les efforts d'une administration zélée et capable, il y avait dans la vie monastique, depuis la première partie du XVe siècle, un problème qui entravait tous les essais de réforme et qui, en fin de compte, fit plus de mal matériellement et moralement que les guerres, les désastres, et la Réforme tout ensemble. C'était le système des abbayes en commende. Si l'on met à part certaines formes d'ingérence féodale dans les élections abbatiales avant la réforme de Cluny, ce mal apparut sous les papes d'Avignon. Le Saint-Siège, en même temps qu'il tendait à une administration strictement centralisée, s'intéressa plus directement aux affaires des Ordres religieux, et, trouvant sa justification dans la part qu'il prenait aux réformes en cours, plaça des élus du pape, généralement des cardinaux, à la tête des abbayes les plus riches et les plus influentes. Finalement Grégoire XI (1370-1378), s'autorisant de sa juridiction suprême, revendiqua le droit exclusif de nommer les abbés de tous les monastères d'hommes. Ce projet, une fois mis en pratique, aboutit à l'accumulation des bénéfices ; et comme le pouvoir séculier ne pouvait ignorer l'intervention du pape dans les questions de politique intérieure, les rois et les princes cherchèrent eux aussi à remettre en vigueur leurs droits féodaux de nomination. A partir de ce moment, le système de l'élection libre, ce chef-d'œuvre des réformes monastiques au Moyen-âge, fut remplacé par la nomination, et en conséquence les considérations politiques prévalurent sur l'intérêt vital de la religion et de la discipline.

Le droit de nomination devint à nouveau la cause de démêlés orageux entre le roi de France et le pape. Le Concile de Bâle s'étant montré impuissant à trouver une solution satisfaisante, le roi de France Charles VII prit l'affaire en main et, soutenu par le clergé français, promulgua la Pragmatique Sanction de Bourges (1438), qui était censée rétablir l'élection canonique, mais, en réalité, ouvrait une large porte à l'influence toute puissante du roi. Durant la seconde moitié du XVe siècle, des problèmes politiques inextricables paralysèrent tous les efforts tendant à supprimer le mal; le Concordat de Bologne (1515) négocié entre le pape Léon X et François 1er, roi de France, supprima complètement la méthode élective. Le roi présentait ses candidats et le pape gardait le droit d'institution. C'est ainsi que le Concordat légalisa et maintint jusqu'à la Révolution française un système qui non seulement mit en danger l'existence même des Ordres monastiques, mais rendit toute reconstruction extrêmement difficile. En Italie et en France, le mal était à son comble, mais, à la seule exception de l'Angleterre, les abbés commendataires gouvernaient les monastères partout en Europe. La plupart des abbés étaient choisis dans les rangs de la hiérarchie, mais la désignation de laïques même n'était pas rare. En règle générale, les abbés commendataires ne vivaient pas dans leurs monastères, mais si un abbé laïque s'installait dans la communauté avec sa famille et toute sa parenté, la vie monastique devenait absolument impossible, Comme l'abbé n'était pas un moine, et qu'il s'intéressait rarement à autre chose qu'à la perception des revenus abbatiaux, l'administration effective du monastère incombait au prieur conventuel. La répartition des revenus entre l'abbé et la communauté était fixée par la loi, mais ce que recevaient les moines était tout juste suffisant pour les nourrir et les vêtir. Ce système n'épargna même pas les abbayes les plus ancienne et les plus influentes. Au Concordat de Bologne, la seule maison de Cîteaux vit sa liberté assurée ; La Ferté était déjà en commende depuis 1488, Pontigny le fut à partir de 1543 avec la plupart des abbayes cisterciennes de France. Aussitôt que les Cisterciens s'aperçurent des conséquentes néfastes de ce système, ils lui opposèrent de vigoureuses protestations. Dès 1415, l’antipape Jean XXIII promulgua un décret défendant de donner à l'avenir les maisons cisterciennes à qui que ce soit; mais il fut impuissant à l'égard de ceux qui étaient déjà en possession d'abbayes. Sa politique fut confirmée officiellement en 1454 par Nicolas V et en 1459 par Pie II, mais avec peu ou pas de résultat. Avec le nombre croissant des abbayes en commende, non seulement la vie régulière de ces maisons était en danger, mais aussi le gouvernement central de l'Ordre, puisque les abbés commendataires étaient incapables de remplir les obligations relatives aux visites régulières et à la participation aux Chapitres Généraux.

Un tableau navrant des effets désastreux produits par ce déplorable système fut tracé dans un rapport de Nicolas Boucherat qui, en qualité de Procureur Général, visita personnellement les maisons de l'Ordre dans les Etats pontificaux et dans le royaume de Naples et de Sicile en 1551. Les trente-cinq monastères étaient tous soumis à des abbés commendataires. Le Procureur trouva partout les bâtiments délabrés, souvent même en ruines. Seize monastères étaient complètement abandonnés; dans quelques autres vivaient un petit nombre de prêtres séculiers ou des membres d'autres Ordres. La population cistercienne de ces trente-cinq maisons s'élevait au total à quatre-vingt-six moines, vivant dans la misère, sans aucun vestige d'observance régulière ou d'office liturgique. Une autre visite en Lombardie et en Toscane en 1579 fit connaître une situation semblable; là, dix-sept monastères environ luttaient désespérément avec leurs abbés commendataires pour obtenir une maigre subsistance. L'opposition frappante entre les maisons d'Allemagne et celles d'Italie illustre bien le fait que la Réforme, dans le pays même où elle prit naissance, fut moins nuisible à la vie monastique que l'administration désastreuse des biens ecclésiastiques tolérée par l'Eglise elle-même. Cîteaux et le Chapitre Général, dès qu'ils aperçurent le danger, se jetèrent dans une lutte inégale et désespérée, mais sans grand succès. Le seul résultat effectif de leurs incessantes protestations fut l'Ordonnance de Blois (1577), par laquelle le roi de France Henri III exemptait de la commende La Ferté, Pontigny, Clairvaux et Morimond.