II Les principes de saint Bernard

Ce changement fut déterminé tout d'abord par l’un des premiers traités de saint Bernard, l' Apologia ad Gulielmum, brillante critique de Cluny, mais non exempte de préjugés, écrite entre 1123 et 1125. Le thème de cet essai dépasse largement l'importance d'une querelle de famille, et appartient encore aujourd'hui aux documents les plus cités et les plus fréquemment mal compris de l'esthétique médiévale. Après avoir reproché aux Clunistes leur luxe dans la nourriture et les vêtements, Bernard critiquait âprement la richesse de leurs constructions, «la grande élévation de leurs églises, leur longueur immodérée, leur largeur superflue, les revêtements somptueux, les sculptures et peintures curieuses qui captivent le regard des fidèles et détournent leur attention» ; cependant, il limitait soigneusement son blâme aux églises monastiques, admettant ailleurs l'importance de l'art pour le vulgaire, afin « d'exciter la dévotion d'un peuple charnel... par des ornements matériels ». Néanmoins, pour les moines, dont la dévotion doit s'exercer dans la contemplation pure, tout stimulant extérieur, dans la pensée de saint Bernard, était nécessairement cause, plutôt de distraction que d'inspiration.
Cette appréciation de l’art était certainement fort éloignée de la théorie moderne de «l'art pour l'art », mais elle fut enseignée universellement pendant tout le Moyen Age ; bien plus, l'Eglise a toujours affirmé que le véritable art religieux doit procurer, non pas l'agrément, mais avant tout la dévotion du peuple chrétien. Ce que réclamait saint Bernard n'était que l'application logique au monachisme contemporain de principes communément acceptés. D'ailleurs, ses rigides conclusions n'étaient pas sans précédent. Saint Augustin, qui sous bien d'autres rapports influença incontestablement l'évolution de la pensée du jeune Bernard, avait déjà traité le problème de la musique religieuse d'une manière analogue (Confessions, Livre x). La seule excuse que trouvait saint Augustin pour le chant liturgique était que « par les délices des oreilles les âmes plus faibles puissent s'élever au sentiment de la dévotion ».
Quant à l'opinion généralement reçue que saint Bernard était simplement aveugle à la beauté du monde et méprisait l'art, le paragraphe qui termine son Apologie peut convaincre chacun du contraire. Après une description éloquente, quoique ironique, de l'ensemble décoratif de Cluny, il conclut: «Enfin, de tous côtés apparaît une variété de formes si riches et si merveilleuses qu'il est plus agréable de lire les marbres que les manuscrits, et de passer tout le jour à admirer ces choses l'une après l'autre qu'à méditer la Loi de Dieu.» Celui qui écrivait ces lignes sentait assurément le charme de l'art, mais il avait en même temps le courage de le rejeter pour l'amour de la divine contemplation.
Sous l'influence croissante de saint Bernard, les principes de son Apologie devinrent la norme de l'activité artistique des Cisterciens, et après la mort de saint Etienne, le Chapitre Général les adopta spontanément, en condamnant, dès qu'elle apparaissait, toute transgression de la règle d'un rigide puritanisme. C'est ainsi que la législation de 1134, après avoir confirmé les exigences du Petit Exorde au sujet de la simplicité des ornements et autres objets liturgiques, interdit les initiales enluminées et l'usage des couleurs dans la copie des manuscrits, bannit les belles reliures ornées d'or et d'argent, les vitraux de couleur, les figures sculptées et les fresques, aussi bien dans l'église que dans le monastère. Les portails sculptés ne furent pas admis, et le Chapitre de 1157 défendit même de les peindre, ainsi que les portes d'églises. Le même Chapitre condamna les tours bâties en pierre ; seul un modeste clocher de bois était permis, ce qui ne pouvait suffire qu'à deux cloches de petite taille. En 1218, les pavages décoratifs furent interdits, et le Chapitre de 1240 ordonna d'ôter tous les tableaux placés sur les autels. Ces prohibitions et d'autres du même genre finirent par réduire tellement l'activité des maçons cisterciens que leurs constructions, aux douzième et treizième siècles, offrirent partout le même modèle de simplicité ascétique, caractère essentiel de l'art cistercien. Ainsi l'Ordre, sans avoir positivement l'ambition de créer un style qui lui soit particulier, par l'application rigoureuse de son idéal spirituel dans l'art et spécialement en architecture fit apparaître un style proprement cistercien, tandis que d'autres Ordres religieux ne réalisèrent jamais la formation d'une école d'art qui lui soit comparable par le caractère et l'unité.